Sur les planches comme sur le petit écran, Guy-Ernest Kaho excelle et n’en finit pas d’étonner. Sa nouvelle trouvaille : marier le conte et la danse. En cette rentrée artistique au Bénin, il s’ouvre en toute liberté à Afiavimag. Rencontre avec un surdoué discret.
Afiavimag : Eu égard à tes nombreuses casquettes, comment aimerais-tu être présenté ; qu’est-ce qui te résume le mieux?
Guy-Ernest Kaho : C’est une question embarrassante ! Je suis comédien, conteur, voilà.
Parlons de tes débuts dans ce métier. Qu’est-ce qui peut amener une personne à envisager une telle carrière quand on connaît la condition sociale peu reluisante de l’artiste sous nos cieux?
Il me faut remonter un peu plus loin dans le temps. Tout petit déjà, j’ai eu la chance d’avoir des livres à ma disposition. Mon amour pour la lecture date de cette époque ; je lisais tout ce qui me tombait sous la main, tout ce que je pouvais déchiffrer. J’étais aussi un être solitaire, un peu introverti qui n’avait pas eu beaucoup d’occasion de s’amuser. Au fil du temps, j’aimais lire à haute voix pour me faire entendre et j’en étais heureux. Dans les livres au programme scolaire, il y avait des extraits de pièces de théâtre, de poèmes et de contes. J’allais à la rencontre de ces textes pour en choisir mon rôle préféré et j’attribuais les autres personnages à mes camarades au cours de nos séances de lecture récréative. J’écoutais aussi à l’époque le théâtre radiophonique produit par Radio France Internationale. J’y ai entendu pour la première fois la voix de Tola Koukoui qui allait devenir un homme de scène que j’admire particulièrement. En vérité, je ne savais pas à l’époque le choix que le destin m’amènera à faire.
Tu as interprété en juin dernier à l’Institut Français de Cotonou, « Le journal d’un fou » dans une mise en scène du célèbre metteur en scène Tola Koukoui. Quels souvenirs gardes-tu de ton personnage?
D’abord j’aime ce texte, cette écriture qui parle de la vie de l’être humain à travers ses rêves, ses envies, ses besoins, ses frustrations. Et c’est pour cela qu’être sur scène, pour moi, est capital. Quand le comédien est sur scène, il peut être tout ce qu’il ne peut pas être dans la vie. J’aime bien la manière dont Nicolas Gogol aborde la fragilité de l’être. Nous avons des fois du mal à mettre des limites à nos rêves ou à nos ambitions au point d’en devenir dingues ; pour moi, tout autant que nous sommes sur la terre, nous sommes tous des fous. Mais mon personnage l’est particulièrement parce que quelque chose s’est entre temps déplacée dans sa tête, raison pour laquelle il faille déplacer le public pour venir le voir sur scène. C’est le personnage dans son entièreté qui me reste.
Tu es aussi présent sur le petit écran ; mais, que préfères-tu en définitive, les plateaux de tournage ou l’ambiance feutrée des théâtres?
Les deux. Sur les planches, devant l’épreuve du texte et de la scène, c’est la formation permanente ; il ne faut jamais croire que tout est déjà acquis. Sur le petit écran, c’est un peu plus aisé ; le réalisateur peut couper ou gommer une scène et faire reprendre l’acteur qui n’a pas bien rendu. Au théâtre par contre, après les répétitions, le comédien est livré à lui tout seul pendant la représentation. J’aime être sur les planches mais au petit écran aussi, c’est très agréable et cela donne de la visibilité. Quand je me retrouve dans les cabines de doublage, c’est encore un autre moment de jouissance. Car, même si je n’ai pas été distribué en tant qu’acteur, ma voix ajoute au jeu de l’autre l’acteur ; ainsi, j’existe encore autrement.
Tu as publié en 2009, « Petit pays », un livre pour la jeunesse qui raconte l’histoire futuriste d’un Bénin envahi par les eaux. Pourquoi une vision aussi apocalyptique ?
Cet album a été réalisé dans le cadre d’un projet de la Fondation Zinsou où il a été demandé à un certain nombre d’artistes, comment ils voyaient le Bénin dans 50 ans, nous étions en 2009. Il s’agit d’un conte dans lequel, j’ai voulu dire les choses telles que je les vois. Je suis à Cotonou, capitale économique du Bénin où des études sérieuses datant de plusieurs décennies ont montré que la ville se situe en dessous du niveau de la mer. Lorsque le Bénin devait organiser le sommet de la Francophonie au milieu des années quatre-vingt-dix, il s’est trouvé des gens bien pensants pour aller construire le centre de conférence de cette importante rencontre, à quelque petit mètre de la mer, malgré l’érosion côtière! Je trouve cela bien curieux. Voilà des milliards investis prêts à être engloutis par les flots dans peu de temps. L’environnement, pour moi, est capital. On doit bien aménager le cadre de vie, c’est notre héritage ! Pour moi, écrire ce conte, c’est transmettre un message, celui de la préservation de l’environnement. Et comme le dit si bien Amadou Hampâté Bâ, si on veut que le conte, le savoir et la connaissance traversent les âges, il faut les confier aux enfants. Dans mon histoire, avec la prise de conscience des responsables qui ont la charge de ce Petit pays réduit à une superficie de 1059 mm2, tout est redevenu normal. C’est la preuve qu’il faut poser des actes pour un avenir meilleur.
Tu organises maintenant chaque année le Festival international de danses mises en scène. Comment s’est opéré ce passage de la scène à la gestion d’événement culturel ?
Dans nos sociétés, il y a la parole, les proverbes, les contes, les danses et les rythmes. Pour moi, la musique est le premier des arts, elle a quelque chose de divin. La musique de mon pays peut me permettre de vivre en exil. Que puis-je faire donc pour promouvoir la culture de mon pays voire de l’Afrique ? Il y a une ressemblance terrible entre les rythmes de notre sous région, nous avons des choses en commun de par nos origines. Et pour la première édition du festival, nous avons travaillé sur le rythme agbadja des départements du Sud-ouest du Bénin et qui se retrouve au Togo et au Ghana. Historiens, sociologues et artistes ont de la matière pour que notre culture ne s’oublie pas.
De la gestion d’événement à la conduite des affaires publiques, il n’y a qu’un pas ; face aux soubresauts de la gouvernance au Bénin, n’as-tu pas parfois envie d’entrer dans l’arène politique pour montrer l’exemple?
Un jour peut-être, car j’aurai du mal à faire plusieurs choses à la fois. On peut donner l’exemple en faisant bien dans le domaine qui vous occupe. L’association Grain de sel dont j’ai la charge ambitionne de contribuer à l’épanouissement culturel des jeunes qui vivent hors des grands centres urbains à travers des dons de livres aux bibliothèques et des séances de contes.
Dans la vie de tout homme, il y a des hauts et des bas. Quels sont tes coups de gueule, tes motifs de satisfaction ou tes regrets ?
J’aurais souhaité dans mon pays que les uns puissent compter sur les autres. Ce n’est qu’avec l’autre qu’on peut faire quelque chose. C’est en étant ensemble, en partageant des idéaux qu’on peut construire. On récolte ce qu’on sème, et j’observe que nous semons la méfiance, la calomnie et le mensonge. Nuire à autrui devient un mode de vie ! Que de gens se disent sincères, mais les voilà incapables de partager souffrance et confidences avec des proches. Être taupe, dans mon pays, nourrit son homme. On s’intéresse à vous juste pour vous tirer le ver du nez et répandre ailleurs ce que vous n’avez jamais dit contre du pain ou de l’argent. Pour construire le Bénin et l’Afrique, nous avons besoin d’être ensemble.
Après tout ce parcours professionnel élogieux, que penses-tu de l’avenir ?
Je voudrais faire du Festival international de danses mises en scène un véritable creuset pour promouvoir la culture de mon pays et de l’Afrique. Je rêve d’une caravane, d’une médiathèque itinérante à travers les régions défavorisées du Bénin pour que les enfants aient l’occasion de lire, d’apprendre et de s’épanouir avec le livre, base de la formation de l’être. Combattre l’analphabétisme est aussi capital que lutter contre le sida et le paludisme.
Un message en guise de conclusion ?
Nous pouvons laisser un bel héritage à la postérité, si nous nous reconnaissons mortels. Que ceux qui ont les moyens ou le pouvoir s’associent les services de gens compétents et qualifiés. Que celui qui n’est pas qualifié éprouve l’envie d’apprendre. Ne restons pas entre nos quatre murs pour juger autrui. Ne devenons pas délibérément l’oncle de Dieu, c’est nuisible. Que Kadhafi, Mobutu, Césaire, Senghor et bien d’autres nous servent d’exemples. On dirait que l’exemple ne sert jamais, on dirait que l’histoire ne sert à rien. Nous avons terriblement la mémoire courte !
René Georges Bada (AFIAVIMAG Bénin)




